Par Romain Geiss et Jean-Paul Mvogo
Entreprises. Tribune publié(e) le 2008-01-14Face aux incertitudes liées à la crise des subprimes, l’insolente rentabilité des marchés émergents constitue une formidable opportunité dont les pays africains pourraient profiter pour développer leurs marchés obligataires et, partant, combler une de leurs faiblesses structurelles : la rareté des ressources locales allouées au financement des projets d’investissement à long terme.
L’incapacité à mobiliser de tels financements (moins de 3 % des investissements en Afrique de l’Ouest et centrale), alors que le continent jouit d’un flux de liquidités sans précédent (400 milliards de dollars en 2006), constitue le talon d’Achille des économies africaines, en pénalisant de nombreux investissements vitaux à leur développement (infrastructures de communication par exemple). Et l’alternative est souvent hasardeuse pour les entrepreneurs : mécanismes crisogènes (utilisation de crédits à court terme) ou recours aux marchés internationaux de capitaux, option risquée qui les expose au risque de change.
Depuis quelques mois, des initiatives menées par des bailleurs de fonds avec des partenaires privés essaient de briser ce cercle vicieux en tentant de favoriser l’essor des marchés locaux de capitaux. Une première réponse a été apportée par la Banque mondiale en décembre 2006 avec l’émission d’un emprunt obligataire d’un montant total de 44,6 millions de dollars libellé en monnaie locale à la BRVM (Bourse régionale de valeurs mobilières, basée à Abidjan et couvrant les huit marchés de l’Union économique et monétaire de l’ouest-africain). D’une maturité de 5 ans, les titres émis (kolas bonds) ont permis de financer des infrastructures industrielles (caoutchouc, ciment) et touristiques en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
Afin de répliquer ce succès, la Banque mondiale a décidé début octobre 2007 de créer le fonds Gemloc (Global Emerging Markets Local Currency Bond Fund) visant à mobiliser près de 5 milliards de dollars, principalement auprès d’investisseurs institutionnels (fonds de pension, banques centrales, fonds souverains). Un tel montant représente une aubaine pour les entreprises africaines, mais son impact dépendra des stratégies mises en œuvre pour rendre le continent attractif, les fonds étant investis sur les marchés obligataires de différents pays émergents. Face à ceux qui jouissent déjà d’une excellente réputation (Brésil, Chine, Mexique, Argentine), seuls deux pays africains (Afrique du Sud, Égypte) seraient susceptibles de figurer parmi la vingtaine de candidats ciblés pour le démarrage du Gemloc. Néanmoins, la Banque mondiale a prévu d’aider les pays d’Afrique subsaharienne à améliorer l’efficience de leurs marchés pour accroître leurs chances d’être retenus.
L’essor de ces marchés passe aussi par des solutions de couverture pour les prêts en monnaie locale. Ainsi, à l’initiative de la banque néerlandaise de développement (FMO Financierings-Maatschappij voor Ontwikkelingslanden), un nouveau fonds – le TCX (The Currency eXchange) – compte introduire des instruments de couverture du risque de change, en s’appuyant sur des swaps de devises et d’intérêts. Les fonds (près de 400 millions d’euros), rassemblés par des acteurs tant publics que privés (ABM Amro ou Ernst & Young), leur permettront de développer une série de financements en monnaie locale et de combler une partie du « financing gap africain ».
Ces initiatives peuvent se révéler structurantes pour les économies africaines : les émissions obligataires constituent une alternative à la fuite des capitaux en offrant des placements sûrs et rentables sur les marchés financiers locaux. Cela contribue à l’allongement de la courbe des taux et offre une dimension pédagogique auprès des intermédiaires financiers (sociétés de gestion et de conseil en Bourse notamment) qui peut exercer des effets d’imitation pour les entreprises locales.
Ces initiatives peuvent aussi être attractives pour leurs promoteurs : en mutualisant les coûts d’investissement (frais de courtage...) et les risques (grâce la diversification et aux mécanismes de couverture), les fonds mis en œuvre rendent les marchés africains plus accessibles aux investisseurs. Et en associant la longue expérience de terrain des partenaires publics à la forte capacité d’investissement des partenaires privés, ils augurent d’importantes synergies. Mais attention ! Dans un contexte économique semblable à celui du boom des matières premières dans les années 1970, il faut éviter que ne se répète le même scénario infernal : abondance de liquidités attirées par de fortes rentabilités, dilapidation capitalistique dans des projets peu viables et enfin… crise financière au premier retournement conjoncturel. À condition de respecter cette mise en garde, les financements en monnaie locale sur le continent africain se révèleront tout aussi prometteurs pour les investisseurs que ceux réalisés dans les économies émergentes très dynamiques, en Asie ou en Amérique latine.
Tribune publiée dans le quotidien La Tribune, dans son édition du 14 janvier 2008.
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