View of harbor with the city and Table mountain in the background. South Africa. Photo: Trevor Samson; World Bank; Flickr.
Par Romain Geiss
Entreprises. Tribune publié(e) le 2008-06-23
Depuis plusieurs années, les pays africains affichent des taux de croissance élevés, qu’ils soient pétroliers ou non (respectivement 7,4 % et 4,7 % en 2007, 6,5 % prévus en 2008, soit presque le double de la croissance mondiale attendue). Le renchérissement des matières premières contribue à l’appréciation de ces marchés. C’est le cas par exemple pour les pays producteurs de pétrole (Nigeria notamment), de matériaux de construction (Égypte) ou encore de certains produits agricoles (Malawi, Ouganda). Mais c’est l’amélioration des performances macro- (augmentation sensible du PIB par tête, faible inflation, taux de change stables, retours sur investissements élevés) et micro-économiques (essor de champions africains notamment) qui explique la récurrence de tels résultats.
Mis à part quelques entreprises françaises présentes en Afrique pour des raisons historiques (CFAO, Castel, Air France) ou d’approvisionnement (Total, Areva), peu y développent de véritables stratégies de croissance. Faute d’intérêt renouvelé pour la zone, elles se privent ainsi d’un important marché de volume, de plus en plus concurrentiel.
Des opportunités industrielles et commerciales
Un potentiel dont témoigne nombre de success stories africaines, pour l’essentiel méconnues en France. L’essor des TIC, tiré par la téléphonie mobile, est à ce titre symptomatique. Proposant une offre de services adaptée au besoin et à la capacité financière des Africains, les opérateurs locaux peuvent s’enorgueillir de taux de marge de 25 % et d’une croissance exponentielle du nombre d’abonnés (+ 48 % en 2006). Et les possibilités de futurs développements ne manquent pas : le lancement du m-banking (banque via le portable) et du broadband Internet access (accès à Internet sans ligne fixe) sont en effet très prometteurs. Si Orange et SFR se sont positionnés en Afrique, avec notamment l’acquisition de la Sonatel et de Maroc telecom, les transactions les plus significatives ont été le fait de pays émergents : l’opérateur téléphonique pan-africain Celtel, créé par l’anglo-soudanain Mo Ibrahim, a été cédé au koweitien MTC pour 3,5 Mds US$ en 2005 et MTN fait depuis le 6 mai 2008 l’objet d’une OPA de l’indien Barthi, valorisant l’opérateur sud-africain à 37 Mds US$. De tels montants rendent compte de la confiance des investisseurs dans les perspectives de long terme de ces marchés. Aucun des secteurs les plus dynamiques n’échappe d’ailleurs à cette tendance : c’est le cas notamment des services financiers. Le fonds russe Renaissance capital est entré dès 2005 au capital d’Ecobank, groupe bancaire panafricain d’origine togolaise, et en 2007, Ia plus grande banque d’investissement chinoise (Industrial and Commercial Bank of China ; ICBC) a fait l’acquisition pour 5,5 Mds US$ de 20 % de la sud-africaine Standard Bank. Exception notable toutefois, l’acquisition fin 2007 d’Orascom Cement par le français Lafarge (8,8 Mds d’euros), qui profite ainsi du dynamisme du marché de la construction immobilière, tiré par la forte croissance démographique africaine.
Ceci souligne le caractère désormais fortement concurrentiel de l’Afrique, que se disputent désormais l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, le Brésil, le Moyen-Orient, l’Europe et les États-Unis. L’accélération du rythme des opérations de croissance externe sur le continent risque de laisser peu d’espace aux entreprises qui, dans l’urgence, souhaiteront s’y implanter dans le futur. Elles auraient plutôt intérêt, à l’image de Lafarge, à considérer les marchés du continent – encore sous-valorisés – comme une nouvelle frontière de leur activité industrielle et commerciale si elles ne veulent pas être, à terme, reléguées au second plan, d’autant qu’elle y ont un avantage concurrentiel certain (en termes de complémentarité de savoir-faire, notamment dans les infrastructures [eau, électricité, transports] et de culture).
Des opportunités de diversification de portefeuille
Stimulés par l’économie réelle, les marchés financiers africains offrent d’intéressantes opportunités de diversification de portefeuille (risque, volatilité), d’autant que le continent est encore fortement décorellé des autres régions du monde – il a notamment été très peu exposé à la crise des subprimes.
À l’effervescence locale sur les marchés boursiers (en termes de résultats : sur les trois derniers mois, les dix premières bourses africaines ont vu leurs indices bondir de plus de 20 % en moyenne ; d’efforts de structuration : lancement d’un pre-listing compartment à la Bourse Régionale de Valeurs Mobilières (Abidjan, Côte d’Ivoire), mise en place de cross-listings à la Bourse de Valeurs Mobilières d’Afrique centrale, modernisation de la plate-forme de transaction en Afrique de l’Est, projet de fusion des bourses sud-africaines JSE (actions, dérivés) et BESA (obligations) ; et de nouvelles IPOs : depuis 2000, plus de 450 introductions, dont en ce moment safariCom, premier opérateur kenyan de téléphonie mobile), s’ajoute un engouement de plus en plus prononcé des institutions financières internationales pour le continent (après la création d’indices par African Investor et le fonds russe Renaissance Capital, Standard & Poor’s vient de lancer les siens, venant renforcer la visibilité de la profitabilité des marchés africains auprès des investisseurs).
Profitant de l’amélioration des systèmes de cotation et d’échange d’information, des fonds d’investissement spécialisés sur l’Afrique s’y sont d’ailleurs avantageusement positionnés, avec une préférence pour le marché obligataire. Le renforcement de la supervision des cotations et l’amélioration du professionnalisme des sociétés de gestion ont contribué à asseoir leur confiance, tout en renforçant la stabilité et la profondeur des marchés. L’ascension rapide du marché sud-africain, désormais à la 19e place mondiale par sa capitalisation et à la 36e par sa liquidité, devançant ceux de Buenos Aires, Singapour, Tel Aviv et Mexico, confirme une réalité : les marchés africains accordent une prime aux premiers entrants et aux investisseurs de long terme.
Ce que le dynamisme du marché non coté (private equity) confirme : la rentabilité dégagée par certains fonds pionniers (Blakeney, Ethos, Brait, ECP, etc.) étant supérieure à 25 % en moyenne, elle a suscité un intérêt chez un nombre croissant d’investisseurs sur l’ensemble des pays du continent africain. Les levées de fonds ont récemment connu une rapide augmentation (+ 22 % entre 2006 et 2007), illustrant le fait qu’un nombre croissant d’investisseurs privés, locaux ou internationaux, sont aujourd’hui prêts à prendre le relais des bailleurs de fonds publics internationaux qui ont initié le mouvement il y a quelques années. L’Afrique attire aujourd’hui 7 % des montants levés au bénéfice des marchés émergents (3 Mds US$ en 2007). Inimaginable il y a encore quelques années.
Toutefois, s’implanter ou investir sur les marchés africains n’est certes pas chose aisée pour des non spécialistes. L’information, qu’elle soit d’ordre stratégique (gouvernance des entreprises) ou comptable (comptes de sociétés certifiés, historiques de crédits), est souvent rare et difficile à se procurer.
Mais la tendance au désintérêt pour la zone Afrique pourrait porter, à terme, préjudice aux intérêts des entreprises françaises. Cela pourrait néanmoins changer. Les fortes rentabilités exigées par les actionnaires devraient forcer la main aux directions générales les plus fébriles : les marchés occidentaux n’offrant plus que de faibles rémunérations, elles devront prendre davantage de risques ; et revenir stratégiquement dans les zones qu’elles ont délaissées.
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Rédigé fin mai, cet article a été publié dans la revue Echanges de la DFCG (Association des Directeurs financiers & contrôleurs de gestion) du mois de juin 2008.
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